Fils d’un petit paysan et d’une domestique de ferme, Eugène Cotte racontera dans ses Mémoires qu’il avait connu dans son enfance la « misère noire » consécutive aux mauvaises récoltes. Très jeune, il se politisa en lisant les journaux républicains et anticléricaux que recevait son père.
Au printemps 1901, après le certificat d’études, il quitta l’école pour travailler aux champs avec son père. Sa sœur aînée, Léontine, avait été placée un an auparavant, à 13 ans, chez des cultivateurs de la région.
En 1905, à 16∞ ans, il partit travailler comme domestique dans la ferme d’un voisin. Sa sœur Léontine, plus âgée d’un an et également placée comme domestique chez un paysan du voisinage, devint « fille-mère » à cette époque, avec la honte que cela supposait. Cet événement détermina en partie la révolte du jeune Eugène contre la morale dominante.
En 1907, Eugène fut engagé dans la ferme du « Père Cadin » à Saint-Hilaire-les-Andrésis, où il eut accès aux brochures socialistes de Jules Guesde, Gustave Hervé, Jean Jaurès, Paul Lafargue et Compère-Morel. Il s’inséra bientôt dans un petit groupe d’ouvriers agricoles anarchistes : Georges Beaudenon, Louis Chauvat et un certain Gaston. Ils resteront amis pour la vie. Son adhésion à l’anarchisme est révélatrice de la façon dont les idées d’avant-garde pouvaient se diffuser dans les campagnes, pourtant réputées conservatrices : comme une contre-culture, aimantant lors des veillées de jeunes gens avides de nouveaux horizons intellectuels, de débats doctrinaux, commentant avec passion la presse révolutionnaire venue de Paris.
En juin 1910, toujours dans le Loiret, il partit travailler chez un paysans anarchiste de Villemandeur, François Chevalier. Il décida de refuser le service militaire. Bien qu’étant de la classe 1909, il devait en effet être appelé en octobre 1910. Il opta pour un exil en Suisse.
Insoumis archidéterminé au service militaire
Fin août, il se rendit à Paris. Il fit la tournée des journaux anarchistes dont L’Anarchie à Romainville, Les Temps nouveaux à Paris 5e, où il rencontra Jean Grave. Le 6 septembre, il prit le train pour Lausanne.
De septembre 1910 à avril 1912, il fut embauché à Neyruz (canton de Vaud) sur le chantier de construction d’une route. Il y fut tour à tour manœuvre, terrassier, charretier. Il lut beaucoup, découvrit la littérature, vécut un « amour libre » avec une certaine Adèle, puis Élise, une femme mariée. Il correspondit abondamment avec ses camarades. L’armée l’enregistra comme insoumis le 4 décembre 1910.
En octobre 1912, il cosigna publiquement le tract et l’affiche antimilitaristes « Aujourd’hui, insoumis ; demain, réfractaire ; plus tard, déserteur » qui fut imprimée par la FCA (voir Louis Lecoin).
Après une profession de fois anticapitaliste, antimilitariste et antipatriote, le texte concluait : « Nous ne désertons pas par peur de la lutte ou par lâcheté. Que nos frères de travail se dressent enfin un jour contre l’autorité sous toutes ses formes, alors, nous répondrons : “Présents !” Mais aujourd’hui, nous crions aux fils d’ouvriers, à tous ceux qui, ayant des intérêts communs, devraient agir de façon identique : N’allez pas à la caserne ! Ne contribuez pas, par votre passivité, à perpétuer ce fléau : le militarisme ! Désertez ! »
Le texte était signé : « Un groupe de communistes de Paris et de la province : Marcel Pretceille, Eugène Boulenger, Georges Meunier, Eugène Mandin, Henri Martin, Eugène Cotte, Georges Lecomte, Frédéric Guimard, René Benoit, Gabriel Yven, Poignault, Pierre Leblanc, Édouard Petit, Marius Béthomme, Ernest Poirier, René Guillerault, Émile Delclasse, Jules Brédant, Julien Campion, J. Téty, Émile Froissard, Charles Seillier, Oscar Darras, Émile Flora, Albert Labrégère, Roger Vacquier, Albert Didier, Joseph Demir, Antoine Liégard, Nicolas Nicolaï, Léopold Édoux, Marcel Aubouy, Louis Galin, Félix Bertrand, Frédéric Marpeau, François Faguet, Eugène Damon, Jean Delorme, etc., etc. »
Cependant, l’exil en Suisse pesait sur le moral d’Eugène Cotte qui, avec son camarade Albert Labrégère, décida de rentrer clandestinement en France. Le 18 décembre 1912, il prit le train pour Lyon. Dès le 1er février 1913, il y fut arrêté lors d’un banal contrôle et incarcéré à la prison militaire de Lyon. Le 28 février, le conseil de guerre le condamna à trois mois de prison. À sa sortie, le 2 mai, il fut incorporé au 17e régiment de ligne à Gap. Sa décision était prise, il ferait la grève de la faim.
Le 1er juillet, il arrêta de s’alimenter en secret, en même temps qu’il simulait l’incontinence. Le 6 septembre, après soixante-sept jours de jeûne, il pesait 48 kilos mais continuait, résolu à mourir s’il n’était pas réformé. Il fut envoyé en convalescence chez sa sœur. Le 5 octobre, il retourna au régiment, puis à l’hôpital de Besançon. Il fut finalement réformé n° 2 le 21 octobre 1913, pour « tuberculose », après un total de cent-treize jours de jeûne.
Après quelques semaines dans le Loiret pour recouvrer sa santé, Eugène Cotte monta à Paris pour se mêler au milieu anarchiste de la capitale. Il trouva du travail comme charretier à Courbevoie puis partit à Trappes travailler dans la carrière d’un camarade à son compte, avec lequel il forma un projet de communauté anarchiste mais, au mois de juin 1914, il revint au pays.
Rallié à la défense nationale
Quand la guerre éclata, il ne fut pas mobilisé, et continua à travailler aux champs, mais fut révolté par l’attitude des patriotes qui l’entouraient et qui, face à l’avancée allemande en août-septembre, ne songeaient qu’à fuir. Il racontera, dans ses Mémoires, cet échange avec un voisin : « C’est affreux, disait-il, ils sont capables de venir jusqu’ici, ils ravageront tout, on sera obligés de fuir ! – Non, lui répondis-je, il n’y aura qu’à demander un fusil et les repousser. » [1]
Il fut appelé devant le conseil de révision le 14 décembre 1914, et fut déclaré bon pour le service. Le 22 février 1915, il fut incorporé au 23e régiment d’infanterie coloniale (RIC), puis se porta volontaire pour l’expédition des Dardanelles. Passé au au 8e RIC, il quitta Toulon le 6 juillet 1915 à bord du Lutétia, et débarqua le 13 juillet 1915 sur l’île grecque de Lemnos, face à la presqu’île de Gallipoli. Il y servit comme muletier pour une compagnie de mitrailleuses.
De retour en France en juin 1916, il fut envoyé sur le front de la Somme. Blessé le 1er juillet, il fut évacué en Normandie. Durant sa convalescence à l’hôpital, en août-septembre 1916, il écrivit ses Mémoires, expliquant pourquoi il avait accepté de faire la guerre, malgré ses idées révolutionnaires : par refus de subir le « double joug de l’oppression capitaliste et de la botte teutonne » ; par refus d’« abandonner le peuple et de se défiler au moment où celui-ci avait à supporter de si rudes épreuves ». [2]
En janvier 1917, Eugène partit avec le 53e bataillon de tirailleurs sénégalais pour El Kantara en Algérie, où se développait une révolte kabyle. Il fut de nouveau sur le front français en mars 1918. Cité à l’ordre du régiment, il reçut la croix de guerre avec étoile de bronze.
Trajectoire vers le socialisme, puis le communisme
Démobilisé en avril 1919, il revint à Pannes chez sa sœur et son beau-frère. Il fut embauché par la commune comme cantonnier municipal pour l’entretien des chemins vicinaux et du cimetière. En 1919, il devint secrétaire de la section socialiste de Pannes, et publia un bulletin intitulé La Vérité.
Marié le 1er mars 1921, il fut ensuite cantonnier chef à Gien. Continuant de s’intéresser à la pensée anarchiste, il échangea des lettres, entre 1927 et 1929, avec Sébastien Faure.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, il hébergea plusieurs mois un réfugié juif allemand. Dénoncé et emprisonné en 1943, sa sœur Léontine parvint à le faire libérer. Au moment du débarquement en Normandie, il échappa de nouveau à l’arrestation en se cachant dans les bois. À la Libération, il adhéra au PCF et mit en place le comité local de libération de Pannes.
Pour l’itinéraire d’Eugène Cotte postérieur à 1918, consulter sa notice biographique dans le dictionnaire Maitron.
ŒUVRE :
- Mes Mémoires (1916), complétés par des Pensées et un cahier de 60 pages écrit pendant son affectation en Algérie (1917-1918)
- Ses Mémoires ont été édités sous le titre Je n’irai pas. Mémoires d’un insoumis, La ville brûle, septembre 2016.
Dictionnaire international des militant·e·s anarchistes (DIMA)