Fils d’un employé de commerce et d’une tailleuse, René Saulière [1] perdit son père à l’âge de 4 ans, quand il fut tué en mai 1916 à Verdun. Sa mère le confia alors à ses parents, qui l’élevèrent tant bien que mal. En mars 1919, à l’âge de 8 ans, il bénéficia du statut de pupille de la nation. À 13 ans, il quitta le lycée Montaigne, à Bordeaux, pour suivre, dans la même ville, les cours de comptabilité et de dactylographie à l’École Jamet-Buffereau, puis il travailla comme employé de bureau.
En 1929, il se fit embaucher comme représentant de commerce, activité qu’il exerça pendant dix ans, exception faite des onze mois de service militaire effectués en 1932-1933. C’est à l’issue de cette période qu’il assista aux conférences données à Bordeaux par Sébastien Faure. Il adhéra peu après aux Jeunesses libertaires dont il devint secrétaire en 1938, avec Laurent Lapeyre. Dès cette époque il fut également actif à la Solidarité internationale antifasciste (SIA) et il milita pour le contrôle des naissances.
Il habitait alors au 30, chemin du Serpent, à Pessac (Gironde), où il se maria le 7 janvier 1937 avec Odette Tilleux, alors sans profession. À cette époque, l’affaire des stérilisés de Bordeaux (voir André Prévotel) l’incita à se faire vasectomiser avec plusieurs de ses camarades dès la libération du docteur Norbert Bartoseck, fin 1937.
René Saulière consacra alors une part non négligeable de ses activités à la création, avec Aristide Lapeyre et Gérard Duvergé, d’une école expérimentale, L’Envol, qu’ils implantèrent à Feugaroles (Lot-et-Garonne) et dont il était prévu d’ouvrir officiellement les portes le 1er octobre 1939. La déclaration de guerre, le 1er septembre, en décida autrement.
Animateur d’un réseau de résistance libertaire
En septembre 1939, refusant de répondre à la mobilisation, René Saulière se cacha chez divers camarades ou amis pendant plusieurs mois à Bordeaux puis, muni pour tous papiers d’un livret militaire de réformé que lui avait remis Marcel André Arru, un de ses camarades, il partit en train pour Marseille où il arriva le 13 février 1940. Quelques jours après, il se fit embaucher sous cette nouvelle identité comme employé-gérant d’un petit poste d’essence situé au 46, Route nationale, dans le quartier Saint-Loup. Dès lors, René Saulière réussit à se faire délivrer de vrais papiers au nom de Arru et il fit rapidement la connaissance de plusieurs militants anarchistes locaux, ou réfugiés à Marseille comme Voline. Bientôt rejoint par Armand Maurrasse, un camarade originaire d’Afrique, démobilisé de Syrie, qu’il hébergea chez lui,
Assez rapidement se constitua ainsi un groupe clandestin anarchiste international qui se réunit à son domicile et confectionnant des tracts tirés d’abord à la gélatine.
André Arru étendit ses relations militantes à l’occasion de voyages dans les départements limitrophes d’abord (Toulon, Nîmes, Montpellier) puis dans toute la zone non occupée (Perpignan, Toulouse, Agen, Foix, Lyon, Saint-Étienne) et même jusqu’à Paris. Partout, de petits noyaux militants se mirent ainsi en relations avec le groupe de Marseille et, en juillet 1943, un congrès clandestin fut organisé à Toulouse. Il se réunit pendant deux jours dans la petite ferme appartenant à l’anarchiste Alphonse Tricheux.
Pendant toute cette période, André Arru fit ainsi imprimer à Toulouse, par les frères Lion des affiches, des tracts et une brochure de 45 pages, intitulée Les Coupables. Il assurait lui-même le transport et la répartition à tous ses contacts de ce matériel de propagande qui était ainsi diffusé assez largement et, en juin 1943, il fit également imprimer le nº 1 d’une publication anarchiste intitulée La Raison, organe de la Fédération internationale syndicaliste révolutionnaire (FISR).
André Arru-Saulière avait par ailleurs organisé à son domicile une officine de fabrication de faux documents (cartes d’identité, bulletins de naissance, actes de naturalisation, ordres de mission, etc.) qui rendit de précieux services à quantité de personnes en difficulté. En même temps, il hébergea de nombreux proscrits (Juifs, réfugiés politiques de toutes nationalités). Malheureusement, une famille à laquelle il avait fourni de faux papiers fut dénoncée, arrêtée et le dénonça à son tour. La police perquisitionna alors son domicile, le 3 août 1943 et y trouva tout le matériel de propagande imprimée, ainsi que les cachets servant à confectionner les fausses pièces d’identité. André Arru fut alors arrêté, ainsi que sa compagne Julia Stradas-Viñas, une Espagnole, et Étienne Chauvet, un autre militant anarchiste en rupture de STO qui travaillait alors avec lui. Interrogés pendant plusieurs jours, ils reconnurent les faits qui leur étaient reprochés sans donner aucune autre indication à la police et furent finalement incarcérés.
André Arru et son camarade se retrouvèrent donc au quartier politique de la prison Chave à Marseille. Mais, parce qu’ils étaient tous deux anarchistes — et donc « non patriotes » — ils furent laissés enfermés lors de l’évasion organisée par les communistes en mars 1944.
Transférés alors à la maison d’arrêt d’Aix-en-Provence, ils s’en évadèrent, avec une trentaine d’autres détenus, grâce à la complicité d’un gardien, dans la nuit du 24 au 25 avril 1944. Tous trouvèrent refuge un moment à Lambruisse, près de Vauvenargues, dans une ferme tenue par Marcel Grégori, anarchiste d’origine italienne, puis se cachèrent près de là, dans le maquis, pendant trois semaines.
Étienne Chauvet gagna ensuite le Vaucluse où il avait un point de chute tandis qu’André Arru se rendait à Lorgues (Var) au domicile de l’anarchiste Louis Coder. Celui-ci le mit en rapport avec des résistants locaux qui lui fournirent des papiers et un ordre de mission au nom d’« André Suchet », grâce auxquels il partit alors pour Toulouse, en juin 1944, où il fut accueilli (avec sa compagne Julia libérée entre-temps) et hébergé par Marcelle et René Clavé. Il s’intégra aussitôt au groupe anarchiste local également clandestin et reprit sans attendre son activité militante. C’est ainsi que dans les jours mêmes de la libération de la ville fut diffusé un manifeste des groupes libertaires de la région toulousaine.
Acteur de la tendance humaniste au sein de la FA
À la Libération, Arru travailla à la réorganisation du mouvement anarchiste. Inquiet de l’orientation politique que prenaient les anarchistes parisiens (voir Henri Bouyé), le réseau du Midi convoqua, les 29 et 30 octobre 1944, un « pré-congrès » à Agen. Arru devait raconter plus tard que le « pré-congrès d’Agen avait été mis sur pied […] parce que nous avions eu vent de discordes existantes à Paris entre la tendance dure représentées par Bouyé, Laurent, etc. et la tendance large, ouverte, par Louis Louvet, Simone Larcher, etc. » [2] André Arru participa à ce « pré-congrès » qui concilia les tendances et mandata une commission administrative provisoire, avec Bouyé, pour reconstituer le mouvement libertaire français.
À la même époque, Aristide Lapeyre et André Arru tentèrent, à la demande du Mouvement libertaire espagnol en exil, de remettre sur pied la section française de la SIA. Un poste de permanent de SIA fut créé en novembre 1944, et occupé par Arru, qui organisa un premier congrès au printemps 1945. Puis, suite à des désaccords avec la direction de la CNT, Arru démissionna en mai ou juin 1945 et, finalement, la SIA resta à l’état larvaire. En juillet, Arru revint s’installer à Marseille où il reprit ses activités professionnelles d’artisan réparateur de cycles puis de VRP.
Par la suite, André Arru et le groupe de Marseille furent des adhérents réticents de la Fédération anarchiste, leur sympathie allant plutôt au Mouvement Égalité de Louis Louvet, avec lequel il se solidarisa lors du congrès national des 6 et 7 octobre à Paris. Entre octobre 1945 et début 1946, les groupes du Midi bataillèrent pour saborder la FA au bénéfice d’un regroupement plus large sur le modèle de ce que proposait Louvet. Le bras de fer continua après l’autodissolution du Mouvement Égalité et l’entrée de Louvet à la FA puisqu’au IIe congrès de la FA à Dijon du 13 au 15 septembre 1946, André Arru, Aristide Lapeyre et Louis Louvet affrontèrent durement Henri Bouyé. Les tensions s’apaisèrent, au terme de ce congrès, avec l’arrivée de Georges Fontenis au secrétariat général de la FA.
André Arru était alors, avec Simone Ratour et Tony Pedutto, membre du comité régional de la 12e région de la FA. L’année suivante, il devait en être nommé secrétaire.
En 1947, jugé pour son insoumission par un tribunal militaire, Saulière fut acquitté en raison de son aide aux personnes pourchassées, et reprit son identité. Professionnellement, il fut de nouveau René Saulière, mais garda, dans le milieu militant, son pseudonyme André Arru.
Durant les années suivantes, en plus du groupe Marseille-Centre, André Arru assura un temps le secrétariat et la coordination de la propagande pour la 12e région de la FA. Il collabora au Libertaire principalement entre 1949 et 1951, donnant surtout des articles anticléricaux.
En 1950, lors d’une conférence à Vichy il fut arrêté, figurant toujours sur les bulletin de recherche de la police en tant qu’insoumis en 1940. Il fut finalement relâché après huit heures passées au commissariat.
Dans les luttes de tendances qui déchirèrent la FA en 1952-1953, André Arru et le groupe de Marseille se situèrent dans la tendance humaniste qui s’opposait à la tendance communiste libertaire de Georges Fontenis aux côtés d’Aristide Lapeyre, de Maurice Laisant et de Maurice Joyeux.
Après le congrès FA de Bordeaux qui, en juin 1952, donna la majorité aux communistes libertaires, le groupe FA de Marseille s’efforça de préciser sa ligne politique en rédigeant une profession de foi individualiste, inspirée de la pensée d’E. Armand, qui stipulait : « Les principes positifs de l’anarchie tendent à conduire l’être vers le mieux, le beau, le bien, le juste, l’utile, l’agréable. […] Les principes négatifs sont le refus des instincts néfastes. Ils tentent [sic] donc à faire disparaître le pire, le laid, le mal, l’injuste, le nuisible, le douloureux. […] En considération de ces principes positifs et négatifs, il est indispensable que l’anarchiste, en tant qu’individu, cherche à devenir l’être conscient en voie d’émancipation, tendant vers la réalisation d’un type nouveau : l’homme sans dieu ni maître, sans foi ni loi […]. » [3]
Figure militante de la Libre Pensée
Ayant divorcé d’Odette Tilleux le 16 juin 1948, René Saulière/André Arru se remaria le 1er décembre 1953 à Marseille avec Simone Ratour.
De 1956 à 1959, il géra une librairie-papeterie, La Boîte à bouquins, où Georges Brassens vint faire une séance de dédicaces.
Le 15 janvier 1959, dans une longue lettre-bilan à Maurice Laisant, il affirma renoncer au militantisme anarchiste, ayant perdu ses illusions. Il constatait que la FA, au lieu de se contenter d’être un « milieu ambiant », persistait à se conduire comme une organisation politique, puisqu’elle s’était opposée à la prise de pouvoir de De Gaulle. Il disait également être désormais hostile à la révolution parce que « lorsqu’on détruit le pouvoir d’autrui, on le prend en même temps : ce qui est la négation de la philosophie anarchiste ». Revenant à Stirner qui restait son « auteur de chevet », il ne lui était « plus possible d’être un “anarchiste social” et de faire de la propagande dans ce sens. » Il resta malgré tout adhérent au groupe FA de Marseille, mais ne participait plus aux réunions. Ce n’est qu’en 1965 que, sommé par le groupe de venir aux réunions ou d’adhérer individuellement à la FA, il préférera démissionner.
Le 15 mars 1960, il divorça de Simone Ratour. Cette année-là, il ferma également la librairie-papeterie La Boîte à bouquins, qui périclitait. Il reprit alors son métier de VRP et, parallèlement, milita beaucoup pour la Libre Pensée, parcourant la France entière pour donner des conférences ou organiser des manifestations (expositions, etc.).
De 1963 à 1966, il fut membre de la commission administrative nationale et délégué à la propagande de la Libre Pensée.
En 1973, il prit la tête d’une scission dans la fédération des Bouches-du-Rhône de la Libre-Pensée, pour protester contre l’impunité d’un membre du comité national accusé de malversations. Ce fut la Libre pensée autonome des Bouches-du-Rhône, dont Arru fut l’un des principaux animateurs jusqu’en 1982.
En 1983, il adhéra à l’Association pour le droit à mourir dans la dignité. Il fut également membre du Centre international de recherches sur l’anarchisme de Marseille (voir René Bianco).
Lors de la première guerre du Golfe, en 1990-1991, André Arru-Saulière participa activement à la constitution de l’Union pacifiste des Bouches-du-Rhône.
Il se remaria le 25 mai 1994 à Marseille, avec Sylvie Knoerr. Sentant ses facultés intellectuelles diminuer, il mit volontairement fin à ses jours et fut incinéré au cimetière Saint-Pierre de Marseille dix jours plus tard. Selon ses vœux, ses cendres furent dispersées en mer.
ŒUVRE :
- L’Unique et sa propriété de Max Stirner, Éd Lucifer, Bordeaux, 1939, 20 p.
Dictionnaire international des militant·e·s anarchistes (DIMA)